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13 fév

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Portrait de Claude Paillard, apiculteur depuis plus de 60 ans

13/02/2015 | Publié par |

Rencontré par notre équipe lors du Congrès de l’Apiculture Française à Colmar, Claude Paillard est un apiculteur passionné de longue date. Apiculteur depuis plus de 60 ans, il a pu observer l’évolution du métier et l’arrivée de nouvelles menaces pour ses abeilles au fil des années.

Nombre de ruches : 18
Nombre de ruchettes :9
Lieu : Herblay (Val d’Oise – Ile de France)

 

Depuis combien d’années exercez-vous ?

Je me suis engagé dans l’apiculture à l’âge de 18 ans, ce qui fait 60 ans passés.

D’où vous vient cette passion pour l’apiculture ?

Enfant (vers l’âge de 8 ou 9 ans), je refusais une interdiction, qui m’était faite par ma mère, de toucher aux abeilles ou de m’approcher des ruches.
Moi, je courrais dans les prés, les champs où il y avait énormément de fleurs et d’abeilles. Souvent je regardais très longuement les abeilles qui récoltaient le pollen (à cette époque, je ne savais pas encore ce qu’était le pollen), et il m’arrivait de vouloir les caresser mais elles s’envolaient.
Je connaissais très bien les endroits où il y avait quelques ruches, et il m’arrivait certains jours de rester des après-midi entiers assis près de l’entrée des ruches à observer le va-et-vient des abeilles, sans pour autant me faire piquer. Je trouvais dans ces observations un certain plaisir et un certain calme. C’est toujours aussi passionnant.

Comment êtes-vous arrivé à exercer ce métier ?

A l’époque (fin des années 40) avoir son certificat d’études primaires, c’était quelque chose ! Sans ce document, il n’était pas possible d’entrer dans une autre école pour poursuivre ses études, il en était de même pour entrer dans un centre d’apprentissage, et cela assurait de très grosses difficultés pour trouver un emploi.
Moi, les études, ce n’était pas ma passion. Je faisais très souvent l’école buissonnière et je m’intéressais beaucoup plus à la pêche à la truite, aux champignons, au muguet, aux oiseaux, bref, à tout ce qui avait un rapport direct avec la nature. À l’école, mon classement était le plus souvent bon dernier de ma section.

OUI MAIS, il fallait avoir ce bon sang de « certif ». Comme je n’étais pas au niveau requis, ma mère décide de me changer d’école pour rattraper le retard. Pour cela, il fallait faire tous les jours, qu’il pleuve, neige ou vente, 4 km aller-retour à bicyclette pour aller à cette nouvelle école. Plus question d’école buissonnière et le reste : tout pour les études. Ma mère voyant que j’étais rentré dans le droit chemin me fait une promesse : « si tu obtiens ton certificat d’études, je t’achèterai une ruche avec des abeilles ». Inutile de vous dire que cette phrase a eu un effet de super-dopage, qui a eu pour résultat l’obtention de mon C.E.P. avec mention, et cela en 1949.

Ensuite, je suis entré dans un centre d’apprentissage pour apprendre le métier de menuisier-ébéniste sur une durée de scolarité de 3 ans. Pendant les vacances de la 2ème année d’apprentissage, j’ai eu un grave accident de la circulation qui m’a handicapé du bras droit, et a mis fin à mes projets en 1952.
J’ai été admis dans une école de rééducation de mutilés de guerre pour une rééducation-reconversion où j’ai réappris à écrire de la main gauche et fait des études de comptabilité.

Entre temps, j’avais eu ma ruche peuplée, qui avait « fait des petits », et quelques essaims capturés dans des pièges. J’avais lu beaucoup d’ouvrages ayant un rapport direct avec l’apiculture. Mes livres étaient « ABC de l’apiculture » de Root et « L’Apiculture intensive » de Perret Maisonneuve. Pendant mes jours de vacances je travaillais avec un ami qui gérait 650 ruches, quelle bonne école !

Dans cette école de rééducation, j’ai eu l’occasion de capturer un superbe essaim d’abeilles qui a été le point de départ d’une superbe expérience. A la demande du directeur de cette école j’ai mis en place un rucher de 12 ruches Dadant et acquis tout le matériel d’exploitation ad-hoc. Avec mes connaissances, j’ai organisé des cours d’apiculture, cours qui ont été sanctionnés par un diplôme. Sur les 11 présentés à cet examen 10 ont obtenu leur diplôme. J’ai donc passé 2 diplômes dans le même établissement : comptabilité et apiculture.

Après avoir obtenu mon diplôme d’apiculture, les examinateurs souhaitaient que je perfectionne mes connaissances sur les maladies des abeilles en me proposant d’entrer au centre de Bures-sur-Yvette. Cependant, j’ai dû refuser. J’étais à la charge de ma mère, veuve de la dernière guerre, et je ne voulais plus rester longtemps dans cette situation d’assisté ; c’est pourquoi j’ai décidé de travailler dès ma sortie de cet établissement de rééducation en renonçant aux « études » de vétérinaire apicole.

Après avoir obtenu mon diplôme de comptabilité, je me suis donc mis au travail tout en gardant une activité avec le monde de l’apiculture (toujours prêt à aider mon ami avec son grand nombre de ruches, secrétaire, trésorier du syndicat apicole auquel j’adhère, animateur d’un rucher école pendant plus de 20 ans).

Quel type de ruche utilisez-vous ?

Dès le début de mon activité apicole mon choix s’est porté sur la ruche Voirnot. Pourquoi la ruche Voirnot ? Tout simplement parce qu’à cette époque, fin 1947 – début des années 1950, les hivers étaient très rigoureux. Souvent la neige était présente dès la 2ème quinzaine de décembre pour disparaître dans le début du mois de mars. Et avec des températures négatives très en dessous de zéro, les journées à -10 °C étaient courantes. Mes proches voisins qui avaient des ruches Dadant se plaignaient souvent au printemps d’avoir beaucoup de mortalité. Ce sont ces deux éléments qui ont fixé mon choix sur la Voirnot. Et puis, ce n’est pas la ruche qui fait le miel !
Pour information, depuis que je pratique l’apiculture, je n’ai jamais eu à déplorer de perte de colonies pendant ou après l’hiver.

Pourquoi placez-vous des planches inclinées devant chaque ruche ?

Pour deux raisons :

  • Au printemps la météo est très souvent capricieuse, des chutes de température de plusieurs degrés en un très court instant ne laissent que très peu de temps aux butineuses pour le retour à la ruche. Beaucoup d’entre-elles périssent au retour. Celles qui tombent à terre devant la ruche ne peuvent que très rarement rentrer dedans ; elles meurent à terre. Si, au lieu de tomber à terre, elles ont un support moins froid, elles peuvent encore rejoindre le corps de ruche.
  • En été, lorsque les butineuses rentrent lourdement chargées, elles tombent sur cette planche et rentrent directement dans la ruche. Avec cette planche, en cas de refroidissement brutal le bénéfice est le même qu’au printemps. En pleine saison apicole il est fréquent d’avoir de la pluie ou la grêle dans la journée, les abeilles le savent et rentrent souvent avant. Celles qui sont allé butiner très loin rentrent en retard, épuisées, tombent à terre et sont tuées s’il n’y a pas cette planche.

Le Frère Adam, dans son livre « Ma méthode d’apiculture » parle justement de l’utilité de cette planche, que j’utilise depuis toujours.

Quelles évolutions avez-vous pu observer depuis vos débuts en apiculture ?

Elles sont de deux ordres :

1) L’apiculture de transhumance s’est généralisée, quoi que récemment une certaine forme de sédentarisme a eu tendance à refaire surface avec la ruche Warré. Le matériel des ruches a peu évolué (toit chalet remplacé par le toit plat mais est-ce bon pour la ventilation de la ruche ? Pas si certain !). L’élevage des reines a, par contre, beaucoup évolué ainsi que le matériel tout confondu. L’enseignement de base de l’apiculture, par les ruchers école, s’est beaucoup développé ces derniers temps. Il est très regrettable que le volet sanitaire soit, dans de trop nombreux cas, oublié. Personnellement, je suis persuadé qu’à ce jour le côté sanitaire devient un enjeu plus important que l’élevage des reines. Avec des colonies malades ou souffrantes, il n’est pas possible d’obtenir des reines de qualité.

2) L’environnement : Depuis le début des années 50, force est de constater un massacre de notre environnement. Destruction systématique des haies, des grands arbres. Les remembrements ont fait disparaître les petits vergers, les arbres isolés dans les champs. Des parties de forêts sont détruites à jamais : pour qui ? Et pourquoi ?
Les pesticides et fongicides ont eux aussi fait leur apparition dans le début des années 50. D’année en année, il y en a toujours une plus grande utilisation avec de nouvelles molécules plus violentes et plus difficiles à éliminer.

Partagez-vous votre passion avec votre famille, vos amis ?

Avec ma famille, pas toujours facile. Les amis, oui, avec certains.

Quelles sont les principales contraintes du métier selon vous ?

Comme tout éleveur, il faut être disponible !

Comment cette année apicole s’est-elle passée pour vous ?

Ancien apiculteur référent chez les sapeurs pompiers d’Herblay, c’est la première fois, depuis que je m’occupe d’abeilles, que j’ai du faire face aux très nombreux appels de particuliers pour intervenir sur des essaims d’abeilles (plus de 32 interventions effectuées et 27 interventions transférées sur d’autres apiculteurs).
Je n’ai pas eu à déplorer d’intoxication d’abeilles. Je suis en zone urbaine. J’ai cependant dû soufrer une ruche qui était atteinte par la « maladie noire ». La récolte a été, dans l’ensemble, honorable avec une moyenne par ruche de 73 kilos.

Que faites-vous pour la santé de vos colonies ?

En règle générale, je m’efforce de n’avoir que de fortes à très fortes colonies, avec changement systématique des reines tous les 2 ans (reines achetées chez un éleveur très connu du Luxembourg).

Je suis très vigilant sur l’état permanent des provisions disponibles dans mes ruches (miel et pollen). En cas de manque, je complète immédiatement par apport de sirop acheté dans le commerce, ou par apport de pates protéinées (que je fabrique à partir de supports à base de farines achetés dans le commerce). Je n’utilise plus de candi pour compléter les provisions, et ce depuis plusieurs années. Quand le besoin s’en fait sentir, j’utilise des candis protéinés.

J’utilise également certains produits pour renforcer la vigueur de mes abeilles et leur résistance à certaines maladies. Pour les renforts intestinaux des abeilles j’utilise couramment, au printemps ou à l’automne (et suivant les conditions météorologiques), des produits du commerce à base de polyphénols naturels de plantes, ou bien d’extraits de plantes mélangés avec des vitamines et oligo-éléments. Pour l’alimentation complémentaire j’utilise, entre autres, des farines à base de levure de bière micronisée et renforcée en vitamines B & C, les fructo-oligosaccharides, et la lactoferrine. Cette année je compte utiliser un complément alimentaire du commerce à base d’extraits marins naturels, thymol et citronnelle, à mélanger au sirop de nourrissement.

Bien sûr, je suis comme tous les apiculteurs : mes abeilles sont porteuses de varroas et je suis obligé de faire les traitements qui s’imposent avec des produits ayant une AMM.

Je pense qu’il y a énormément de décisions à prendre en ce qui concerne les varroas. Hormis les produits ayant une AMM à utiliser obligatoirement, il faut imposer un suivi des dates de traitements obligatoires pour tout propriétaire de ruches, des contrôles et enregistrements des chutes naturelles des varroas après traitement par lesdits propriétaires.

Il faudrait appliquer des sanctions financières si les traitements ne sont pas effectués aux dates fixées, avec interdiction totale de posséder des ruches s’il y a un constat par l’ASA de non traitement, après une mise en demeure.

Il y a trop de possesseurs de ruches qui ignorent les varroas, font des traitements de « sorcières » sans contrôle d’efficacité, traitent à n’importe quelle époque de l’année, disent qu’ils n’ont pas de varroas parce qu’ils n’en n’ont jamais vu, etc.

Personnellement, je suis trop souvent confronté à des ré-infestations de varroas dans mes ruches à cause de ces propriétaires de ruches. Le ministre de l’agriculture devrait, me semble-t-il, légiférer sur ce problème sanitaire.

Pensez-vous avoir encore beaucoup à apprendre sur l’apiculture ?

Bien sûr, à chaque visite je découvre toujours « le petit quelque chose » d’un certain intérêt. La rencontre de confrères tant en France qu’à l’étranger constitue toujours des instants d’échanges de pratiques, de vues différentes de certains cas.

Je serais curieux de connaitre la personne qui prétendrait n’avoir plus rien à apprendre sur l’apiculture !

Quel est votre regard sur la filière apicole française ?

Rien n’a changé depuis 65 ans. Cette filière manque totalement de cohésion. De cet état de fait, elle est faible et n’a pratiquement pas ou peu de pouvoir.

Comment voyez-vous l’avenir, pour votre activité et pour l’apiculture en général ?

En ce qui me concerne : le passé est vécu. De l’avenir, je n’ai plus rien à espérer.
Pour l’apiculture en général : Malgré les récents changements, les politiques agricoles et environnementales, tout cela n’augure rien de positif pour l’apiculture en France. L’avenir jugera !

Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux apiculteurs qui lancent leur activité ?

Avant de vous lancer dans cette activité, faites un bilan prévisionnel et un compte de résultat sur une période de 5 ans (année par année). Ne pas oublier d’inclure dans vos estimations un poste « aléas divers ». Récolter du miel, c’est bien mais le vendre à bon prix c’est autre chose.

Jusqu’à ces dernières années on pouvait compter pratiquement 1 année de bonne sur 5. Mais aujourd’hui, avec le changement climatique, cela va amener des changements profonds dans la végétation en général. Il faut donc en tenir compte pour le moyen terme.

Véto-pharma remercie M. Paillard pour son témoignage et vous invite à témoigner également de votre passion.